Maitre-Assistant
(CAMES) Danielle Ada Ondo
Centre de Recherches
Afro-Hispaniques (CRAHI),
Université Omar Bongo de Libreville/Gabon
Centre Africaniste d’Études
sur le Monde Hispano-Lusophone (CAEMHIL),
École Normale Supérieure de
Libreville/Gabon
Mail: ada.danielle@yahoo.fr
&
Maitre de Conférence (CAMES)/H.D.R.
Elisabeth Oyane Megnier
Centre
de Recherches Afro-Hispaniques (CRAHI),
Université Omar Bongo de Libreville/Gabon
Mail : oyaneelisabeth@yahoo.fr
Racisme, (Auto) représentation et construction
de l’identité de l’Afro espagnole dans Ser mujer negra en España (2018)
de Désirée Bela-Lobedde.
Résumé :
L’immigration
vers les pays européens s’accompagne d’un ensemble de clichés nourris par les
sociétés d’accueil. C’est l’expérience de Désirée Bela-Lobedde, auteure du
roman Ser mujer negra en España (2018), qui, bien que née en Espagne, est
victime des jugements de valeurs qui pèsent encore sur la population noire.
Après une prise de conscience, l’auteure
décide de s’autodéterminer en puisant dans la mémoire ancestrale africaine. À
travers l’idée du miroir et du regard de l’autre, l’article se propose
d’analyser son parcours.
Mots-clé : Afro-Espagnole,
Autoreprésentation, Identité, Miroir, Racisme.
Racism,
self-representation and construction of Afro-Spanish identity in the novel Ser mujer negra en España (2018)
by Désirée Bela-Lobedde
Immigration
to European countries is accompanied by a set of stereotypes nourished by the
host societies. This is the experience of Désirée Bela-Lobedde, author of the
novel Ser mujer negra en Espana (2018), who although born in Spain, is a victim
of the value judgements that still weigh on the black population. After a
realization, the author decides to self-determine by drawing on the African
ancestral memory. Through the idea of the mirror and the other, the article proposes
to analyze her career.
Keywords :
Afro-Spanish, Self-representation, Identity, Mirror, Racism.
Introduction
La question migratoire alimente l’actualité mondiale de
ces derniers temps. Parmi les candidats à l’immigration, se trouve un nombre important
d’africains qui quittent leur continent pour de nouveaux horizons, notamment
l’Europe. Beaucoup décident d’y rester définitivement et fondent leurs
familles. Bela-Lobbede, auteure du roman sur lequel s’appuie notre étude est
née en Espagne de parents originaires de Guinée Équatoriale, puis devenus
citoyens espagnols. Cependant, cette dernière fait face à un refus de
reconnaissance de son identité espagnole à cause de sa peau noire et de son
cheveu crépu. Dans une approche dialectique, en convoquant l’idée du
miroir et du regard de l’Autre, nous voulons comprendre comment Desi a surmonté
le racisme et la discrimination de la société d’accueil pour s’auto construire
et devenir aujourd’hui « activiste esthétique ». L’activisme est
aujourd’hui un des moyens clés à partir duquel l’africain, le nègre se présente
au monde.
Le présent travail est organisé autour de trois points.
Le premier point présente l’auteure et son œuvre. Le deuxième étudie les mécanismes
d’auto représentions et de construction identitaire. Le troisième enfin fait
ressortir la légitimation de l’afro conscience.
1.
Présentation
de l’auteur et de son œuvre
Il est toujours important de présenter le corpus de
travail en donnant quelques informations sur l’auteure et
les romans à l’étude. Pour cela nous faisons une brève biobibliographie de
l’écrivaine Bela –Lobedde ainsi qu’une brève présentation de son roman Ser mujer negra en España.
1.1.Présentation de l’auteure
Bela-Lobedde est née en 1978 à Barcelone en Espagne de
parents africains naturalisés espagnols. Elle a grandi et fait toutes ses études, du pré-primaire à
l’université, en Espagne. Son enfance a été marquée par des actes racistes et
pendant longtemps elle est restée renfermée et isolée par ses camarades à cause
de sa couleur de peau. Mais avec le temps, elle a réussi à surmonter les
préjugés raciaux par la prise de conscience de sa singularité raciale. C’est
une écrivaine et communicatrice afro-descendante d’ascendance
guinéo-équatorienne. Féministe activiste, elle s’auto définit comme conscience
de l’histoire socioculturelle afro en se servant de son expérience et
revendique « el empoderamiento » de la femme à travers l’image
personnelle. Bela-Lobedde mène une lutte pour plus de reconnaissance et de visibilité
pour la composante noire de la population espagnole. Elle dirige une ligne éditoriale
à Público es et travaille en
collaboration avec « Vostè de RAC1 ».
Elle enseigne aux femmes noires à savoir prendre soin de leurs cheveux, une
manière pour elles d’asseoir
leur identité[1].
Elle dénonce les stéréotypes que cultivent les Espagnols
à l’encontre des Africains et se prononce pour une société pluri et
interculturelle car chaque peuple présent en Espagne participe de la
construction socio-culturelle de cette nation. Parmi ses écrits, on note un
nombre important d’articles et d’interviews qui tournent autour de la
dénonciation du racisme envers les femmes d’origine africaine en Espagne. En
plus du roman qui fait objet de notre étude, Désirée Bela-Lobedde vient de
publier aux Éditions Plan B, Minorías :
historias de desigualdad y valentía (2021), un essai dans lequel l’auteur dialogue avec les femmes de toutes
origines, qui se sentent victimes de discrimination de toute sorte en Espagne.
Bela-Lobedde est mariée à un blanc espagnol et mère de deux filles métisses.
1.2. Texte et choix du roman
Ser mujer negra en España se présente sous la forme d’un texte autobiographique,
publié à Barcelone à Penguin Random House Grupo Editorial, S. A. U, en 2018. Le
texte compte 175 pages subdivisées en trois grandes parties : l’enfance,
l’adolescence et l’âge adulte. La thématique du roman est centrée sur les
expériences de vie d’une femme noire à qui on refuse la citoyenneté espagnole à
cause de ses origines africaines visibles à travers certains traits physiques.
Le roman nous permet, en tant que femmes noires, de comprendre la situation de
la femme africaine et afro-descendante en Europe de façon générale, et
particulièrement en Espagne. Ses origines africaines font d’elle une victime
raciale, ce qui oblige sa mère à lui lisser les cheveux dès la petite enfance
pour lui donner l’apparence des petites filles blanches. Desi est devenue ainsi
esclave esthétique, expérimentant plusieurs types de coiffure pour tenter de
s’approprier les canons de beauté de la femme blanche. Cependant, les produits cosmétiques
utilisés pour lisser le cheveu crépu de Desi, ont des effets secondaires, car
ils abiment sérieusement les cheveux.
À la suite de ce constat, Desi opte pour un changement
total en abandonnant cette tendance qui consiste à vouloir ressembler aux blanches
et se réfugie dans ses racines traditionnelles africaines.
2. Mécanismes
d’auto représentation et de construction identitaire : de l’idée du miroir
et du regard de l’autre.
Les notions autoreprésentation et construction supposent
des mouvements, des processus qui aboutissent à une prise de conscience. La
prise de conscience qui, elle-même, passe par un regard réflexif, sur soi,
après l’avoir auparavant posé sur l’Autre.
L’idée de miroir
nous vient du Professeur Joseph Tonda (2019, p. 9), qui, dans une leçon
inaugurant un colloque international sur les autoreprésentations, dont le titre
est « Le miroir et l’auto : les impasses de l’autoreprésentation et de l’autolégitimation
», nous donne l’orientation suivante : « le miroir est la matérialisation
du reflet, de la réflexivité…La problématique du miroir est synonyme de
l’autoréférence, de l’autocréation, de l’autoreprésentation et de l’autolégitimation
». Quant au regard de l’Autre dans le processus de construction, d’autoreprésentation
voire d’autolégitimation, c’est un concept très revisité dans la problématique
de l’identité. De Hegel à Sartre, en passant par Levinas, la question est la
suivante : Autrui peut-il m’aider ? Cette question va conduire le
lecteur à comprendre comment, de façon consciente et/ou inconsciente, l’Autre
va jouer un rôle de fond dans la construction de Desirée Bela-Lobedde,
auteur/acteur de l’œuvre Ser mujer negra
en España.
2.1.
Femme noire en Espagne : entre le miroir démystificateur du réel et
l’histoire stéréotypée
Qu’elle soit migrante en Espagne, en Amérique latine ou
en France, la trajectoire d’autoreprésentation et de construction de la femme
noire, ses expériences de vie semblent demeurer les mêmes. Déjà à ce stade de
notre constat, l’on peut se demander pourquoi le sujet dans ces écritures
autobiographiques reste la femme noire ?
Désirée Bela Lobedde (2018, p.16-17) dit partir des
expériences de vie des autres femmes noires de sa condition de migrante et/ou
de citoyenne pour son acte d’écriture :
« …de
vouloir donner une réponse à une afro-américaine qui vit et travaille en
Espagne et qui met en exergue tous les problèmes de racisme qu’elle vit, va me
permettre d’écrire. Écrire parce que je pense que pour nous qui formons
la communauté afro espagnole, il est temps que nous racontions nous-mêmes notre
histoire » [Notre traduction]
Beaucoup de ces femmes, dont les parents sont des
migrants, sont reconnues comme des citoyennes par les constitutions de leurs
pays respectifs, car nées dans lesdits pays. Enfants et inconscientes, elles ne
perçoivent pas la réalité de leurs particularités. Mais avant de consigner
l’expérience de notre auteur afro espagnole, nous relevons qu’en Amérique
latine et plus précisément au Pérou, espace géographique dont l’histoire du
commerce des noirs et de leur mise en esclavage fut des plus accablantes,
Victoria Santa Cruz, une afro péruvienne, a écrit un poème qui retrace son
expérience de femme noire vivant au Pérou : « Me gritaron negra,
ils m’ont appelée noire [notre traduction] ». Pour rapidement situer le
lecteur, le poème est un texte autobiographique dont la trame centrale est la
découverte par l’auteur de sa différence, sa spécificité. Comme beaucoup
d’entre elles, enfants, les femmes noires pensent et veulent ressembler à leurs
copines blanches. La civilisation européenne a construit une doctrine : il
faut s’assimiler au blanc, une aliénation (A. Césaire, 2005 ; 28). Et pour
cette assimilation, elles vont lisser leur cheveu crépu, mais cela n’est pas
suffisant et continuent d’être enfermées dans un « enclos » pour reprendre
l’expression de l’historien camerounais Achille Mbembe (2013).
L’expérience de Victoria Santa Cruz au Pérou est
l’expérience de Désirée Bela Lobedde en Espagne et bien d’autres femmes noires
de la diaspora. Le mouvement ou la trajectoire qui est décrite par des auteurs
se présente en quatre temps : le temps de l’inconscience, le regard de
l’Autre qui conduit à s’interroger, la prise de conscience et l’autocréation de
qui l’on est pour enfin devenir des femmes de conscience, libres et qui
montrent la voie à toutes les femmes noires de leur condition.
2.2.
Le racisme et son impasse. La conscience de soi, l’autoreprésentation et
l’autocréation
Désirée Bela Lobedde décrit le racisme multiforme qu’elle
a vécu enfant. Elle a été moquée, insultée, méprisée à cause de la couleur de
sa peau, et même la télévision de l’époque diffusait des programmes racialisants.
Après avoir compris «la triste réalité » à laquelle le terme negro renvoie, Desi ne savait trop que
dire et que faire. En effet, c’est une histoire lourde de traite négrière et
des personnes rendues esclaves pour leur incapacité à se civiliser et à cause
de leur infériorité assignée, décrétée par les non noirs. Face à l’attitude
raciale des blancs et au fil des années, elle sut trouver la force, au plus
profond d’elle et grâce à ses racines africaines, de contrattaquer, de ne plus
être la victime du racisme. Cette force peut être le nègre fondamental donc
parle le poète martiniquais Aimé Césaire (op.cit.,
p. 27)., s’adressant à son ami Senghor : « Tu vois Léopold, le monde est
ce qu’il est, tu t’habilles, tu mets ton costume, tu vas au salon…Mais où est
le Nègre dans tout ça ? Tu l’as en toi, pourtant. Creuse encore plus
profond, et tu le trouveras au fond de toi, le Nègre fondamental » (idem).
Desi prend donc conscience de sa peau noire, devenue un
symbole identitaire- elle l’assimile à un drapeau-, pendant que Christine
Douxami, artiste et chercheuse en anthropologie à l’Institut des Mondes
Africains parle « du corps territoire » (2013). Mieux, l’auteur de Ser Mujer negra en España va consigner
sur du papier ses expériences de vie de la femme noire pour conscientiser
toutes celles de sa « race », après avoir vécu la confusion, le rejet,
l’absence de reconnaissance de la citoyenneté : c’est l’autocréation,
l’autoreprésentation au travers l’afro conscience.
3. Légitimation
de l’afro conscience
L’Historiographie qui concerne la diaspora africaine, dès
le XIII siècle et dans un contexte de la pensée humaniste, est marquée par des
luttes sociales et des combats idéologiques, une redéfinition sans cesse
observée par les diasporas africaines pour se montrer au monde. Quel que soit
le continent qui les accueille, la fonction qui les occupe, le compagnon ou la
compagne de vie, les diasporas africaines sont tenues de prouver leur
existence. Des théories variées sont nées de ladite autodéfinition :
panafricanisme, négritude, double conscience, créolité, le nouvel homme, afro descendance…C’est
dans ce contexte que le lecteur peut inscrire et comprendre la notion d’afro conscience,
que nous utilisons ici. En effet, afro conscience est une étape de conscience
continue par les diasporas africaines, qui ont très bien intériorisé leurs
différences face à Autrui, et surtout leurs spécificités. Qu’elles s’acceptent
comme elles sont est devenu une recommandation essentielle en laissant de côté
le comportement décrié par Inongo-
vi-Makomè, un écrivain hispano-camerounais, issu de la migration et vivant en
Espagne :« quién observe a los niños y jόvenes negros en España, se dará
cuenta inmediatamente de que, salvo algunas excepciones, se avergüenzan de su
raza y de lo que son» (Qui observe les enfants et les jeunes noirs en Espagne
se rendra vite compte, sauf quelques exceptions, qu’ils ont honte de leur race
et de ce qu’ils sont, [Notre traduction] ). Le postcolonialisme et /ou la
colonialité du pouvoir sont basés sur les discours hégémoniques, l’histoire de
la traite des Africains et de leur mise en esclavage, rappelant des clichés
suivants : misère, pauvreté, sexualité, exubérance irrationnelle,
atavisme. Une histoire qui, à chaque génération, refait surface, et dont les
diasporas se doivent de déconstruire, un univers de pensée duquel elles ont
l’obligation de se sortir. C’est dans ce contexte que Desi, la protagoniste va
se lancer dans ce qu’elle appelle « activisme esthétique », c’est-à-dire
valoriser tous les traits physiques en rapport avec l’histoire de
l’Afrique : la couleur de peau et le cheveu crépu. Desi invite toutes les
femmes noires de sa condition à ne plus s’éclaircir la peau, à ne plus lisser
leur cheveu crépu, en somme à partir des canons de beauté de la femme blanche,
pour s’inscrire dans le devenir- nègre du monde, car l’Europe n’est plus le
centre de gravité du monde, au regard de tout ce qui se passe. (A. Mbembe,
2013). L’afro conscience est donc ce nouveau chemin, cette nouvelle manière de pensée
par les diasporas africaines d’habiter la planète, dans l’espoir d’en faire un
véritable refuge, pour paraphraser l’historien Camerounais. Les matériaux de
propagande de Dési sont, un blog, l’écriture, YouTube, des conférences
organisées et des débats ouverts.
Te lo voy a repetir:
los referentes son importantísimos. Y tenerlos en la niñez y en la adolescencia
es crucial. Cuando se estrenό Enredados, mi hija menor me decía que quería tener el
pelo como Rapunzel : (largo no, ¡ eterno!) y rubio. En esos momentos yo le
podía decir, al menos, que su pelo era bonito tal y como era, y podía entrar en
Instagram y enseñarle muchísimas cuentas de niños y niñas con el pelo afro. (D.
Bela-Lobedde, op. cit., p.160)
Je vais te le répéter : les références
sont très importantes. Et les avoir dans l'enfance et l'adolescence est
crucial. Quand
Tangled[2]
est sorti, ma plus jeune fille m'a dit qu'elle voulait avoir des cheveux comme
Raiponce : (pas longs, éternels !) et blonds. À ce moment-là, je pouvais au
moins lui dire que ses cheveux étaient beaux comme ils étaient, et je pouvais
aller sur Instagram et lui montrer de nombreux comptes de garçons et de filles
aux cheveux afro. [Notre traduction].
Desi la protagoniste de l’autobiographie, femme noire née
en Espagne et citoyenne espagnole a fini par épouser un blanc et de cette union
sont nées deux petites filles métisses. L’auteur/acteur revient longuement sur
les envies d’assimilation de la plus jeune de ses filles, influencée par son
entourage physique et cinématographique. Desi relève qu’être une maman noire en
Espagne n’est pas une situation aisée, surtout lorsque cette maman est l’épouse
d’un blanc.
3.1. Couples
mixtes : objet de racisme en Espagne
Hay un tema
que siempre planea sobre las parejas mixtas; la conveniencia. Hay una línea de
pensamiento que cree que la persona negra está con la persona blanca por
infinidad de razones interesadas. Los papeles (porque, claro, como todas las
personas negras venimos De Fuera…); conseguir estatus, beneficiarse
personalmente de alguna forma.» (D. Bela -Lobedde, op. cit., p.115)
Il y a un thème qui plane
toujours sur les couples mixtes ; la commodité. Il y a une ligne de pensée qui
croit que la personne noire est avec la personne blanche pour des raisons
égoïstes infinies. Les papiers (parce que, bien sûr, comme tous les Noirs, nous
venons de l'Extérieur…) ; obtenir un statut, bénéficier personnellement d'une
manière ou d'une autre… [Notre traduction].
En effet, des discours
racialisants et incommodants sont vécus au quotidien par les couples
mixtes ; il aurait été préférable d’épouser quelqu’un de sa race. Mais
comme le souligne Desi, l’amour n’a ni frontière, ni âge, ni sexe, encore moins
une couleur de peau. Les blancs racistes sont d’une finesse qui fait que ce
soit la femme nègre moquée, victime, qui subit des propos et/ou des
comportements racistes, soit encore celle-là qui présente des excuses à son
bourreau pour avoir fait une mauvaise interprétation des propos ou des
comportements des non noirs. Nous pensons que c’est une autre forme de
violence, une autre forme d’esclavage. Il va sans dire que malgré ces
situations de racisme face aux couples mixtes, l’amour triomphe toujours et
permet aux femmes noires d’être encore plus fortes, comme le commente la
protagoniste dans les lignes qui suivent :
Recuerdo la
vez que el padre de mis hijas y yo íbamos de la mano por la calle y una señora
mayor (bastante mayor) se nos quedό mirando como con asco. De hecho, se parό, mientras
pasábamos por su lado, espetό: «¡Será que no hay españolas!». Cuando tu pareja, que
creía que Lo Del Racismo ya estaba superado, empieza a verse en situaciones de
ese tipo y se da cuenta de que todavía queda mucho por hacer, puede que te des
cuenta que tienes al lado a una persona aliada que señala exactamente igual que
tú, o a veces incluso con más fervor, todas estas situaciones (Ibid., p.120)
Je me
souviens de la fois où le père de mes filles et moi marchions dans la rue main
dans la main et qu'une vieille dame (assez âgée) nous regardait avec dégoût. En
fait, elle s'est arrêtée, tandis que nous passions à ses côtés, elle a lâché :
« On dirait qu’il n’y a pas de femme espagnole » ! Lorsque votre
partenaire, qui croyait que le racisme était déjà vaincu, commence à se voir
dans des situations de ce type et se rend compte qu'il reste encore beaucoup à
faire, vous pouvez réaliser que vous avez une personne alliée à vos côtés qui
souligne exactement la même chose. Que vous, ou parfois même avec plus de
ferveur, toutes ces situations [Notre traduction].
La femme noire et
la maman noire en Espagne tirent leurs forces du couple pour combattre ce
racisme qui s’adresse très tôt aux enfants noirs et à ceux métis des couples
mixtes.
3.2. Afro conscience
comme une arme de lutte contre le racisme
Desi et toutes celles de sa condition et quel que soit le
lieu, ont eu l’avantage de connaitre le racisme et ses dérivés, de la petite
enfance à l’âge adulte, en passant par les institutions. Au travers de leurs
expériences de vie, Desi fait découvrir une trajectoire jalonnée de
difficultés, lesquelles difficultés l’ont aidée à s’autocréer, s’auto construire,
s’autoreprésenter et à s’autolégitimer. La prise de conscience est d’autant
plus profonde qu’il fallait tenir compte de l’histoire et surtout de
l’environnement dans lequel elle, femme et plus tard maman noire évoluent.
Lutter contre le racisme est devenu son cheval de bataille, afin de mieux
préparer des générations futures, ses enfants en particulier. L’histoire est
tenace, le racisme a la peau dure. Ce que Dési a vécu enfant à cause de son
cheveu crépu et de la couleur de sa peau, des années plus tard, ses propres
enfants vivent la même situation racialisante, sont confrontés aux mêmes
comportements de rejet, de préjugés racistes. Des préjugés entachés de
l’inconnaissance de la culture nègre, africaine. Il n’est nul doute que la
globalisation et la mondialisation sont fondées et caractérisées par le
métissage et Edouard Glissant (2001) renchérit en disant que le métissage est
une réalité poétique de la mondialité. Les enfants de Desi s’inscrivent dans le
contexte de la pensée métisse évoquée par l’historien et sociologue Serge
Gruzinski (1999) : des enfants de père blanc espagnol, de mère noire
espagnole, de grands parents originaires de la Guinée équatoriale en Afrique.
Ils baignent à la fois dans des imaginaires et représentations espagnoles et la
mémoire ancestrale originaire d’Afrique. Et pour préparer ses filles à résister
et à combattre le racisme, Desi et bien d’autres femmes de sa condition créent
tout un univers caractérisé par :
-
Des références qui
s’installent en réseaux ;
-
Utilisation de
Internet ;
-
Des forums, des
évènements, des colloques ;
-
Des Associations,
des festivals (de livres), des ateliers, des cercles de réflexion ;
-
Des Centres
culturels.
Tous ces espaces cités servent avant tout à ce que Desi
nomme « El Empoderamiento Femenino Afro Español » c’est-à-dire des lieux
d’expression et de lutte pour les femmes noires. Des lieux de recréation,
d’éducation, d’enseignement et de construction identitaire pour des jeunes
filles :
Imagina lo maravilloso que fue para mí poder enseñarles a
mis hijas libros de todo tipo escritos por personas negras. Mis hijas miraban
todos aquellos libros con sorpresa, porque evidentemente en el colegio no les
hablan de autores africanos ni afrodescendientes. En la escuela, igual que
cuando yo fui al colegio, les ofrecen una imagen muy sesgada de África y de la
afro descendencia. Y, como afrodescendientes que somos mis hijas y yo, me
siento en la obligaciόn conectar a mis hijas con esa otra versión de la
historia que no les van a ofrecer fuera de la familia (D. Bela-Lobedde, op. cit.,
p.164).
Imaginez à quel point c'était
merveilleux pour moi de pouvoir enseigner à mes filles des livres de toutes sortes
écrites par des Noirs. Mes filles ont regardé tous ces livres avec surprise,
car évidemment à l'école on ne parle pas d'auteurs africains ou
afro-descendants. À l'école, comme quand j'allais à l'école, on leur propose
une image très biaisée de l'Afrique et des Afro-descendants. Et, en tant
qu'Afro-descendants que mes filles et moi sommes, je me sens obligée de
connecter mes filles à cette autre version de l'histoire qu'il ne leur sera pas
donnée en dehors de la famille [Notre traduction].
Et toujours dans le sens de préparer les enfants de leur
communauté de afro descendants à faire face au racisme, Desi commente ce qui
suit :
En el resto
de ocasiones, lo que trato de hacer es reforzar y aumentar la autoestima de mis
hijas para que tengan herramientas y recursos que les permitan hacer frente a
las situaciones complicadas en las que se van a ver, porque se van a ver en
ellas por más que yo intente ahorrárselas, y es algo que les digo a menudo. Es
una conversación que, como mujer negra y, además, madre de niñas mestizas,
tengo que tener con ellas. Tengo que hablarles sobre el racismo. Tengo que
decirles que cualquier día alguien puede llamarlas «negra» como si fuese un
insulto. Que cualquier día alguien las insultará por sus orígenes o por el
color de su piel. (Ibid., p.132)
À d'autres occasions, ce que
j'essaie de faire, c'est de renforcer et d'augmenter l'estime de soi de mes filles
afin qu'elles aient des outils et des ressources qui leur permettent de faire
face à des situations compliquées qu’elles vont rencontrer, parce qu’elles les
vivront, peu importe combien j'essaie de les sauver, et c'est quelque chose que
je leur dis souvent. C'est une conversation qu'en tant que femme noire et, qui
plus est, mère de filles métisses, je dois avoir avec elles. Je dois leur
parler de racisme. Je dois leur dire que n'importe quel jour quelqu'un peut les
traiter de "noire" comme si c'était une insulte. Que n'importe quel
jour quelqu'un les insultera à cause de leurs origines ou à cause de la couleur
de leur peau [Notre traduction].
Toute cette mise en place sert à résister au racisme et à
le combattre. Les Afro descendants ne sont plus racontés, ils racontent
eux-mêmes et occupent des espaces qui jadis leur étaient interdits. Ils
s’expriment et passent ainsi du statut d’objets à celui de sujets : l’afro
conscience.
Conclusion
Le présent article qui s’inscrit dans le cadre d’un
colloque international sur « Perspectives sur les autobiographies féminines
d’Afrique et de la diaspora », organisé à Dakar les 29 et 30 mars 2022, permet
d’établir un répertoire sur l’écriture féminine en Afrique et par des
Africaines. De ce fait, nous avons choisi de suivre la trajectoire ou des
expériences de vie d’une afro espagnole du nom de Désirée Bela- Lobedde, qui
s’inspire également de toutes les femmes noires de sa condition : Europe,
Amérique, Afrique. De par son livre intitulé Ser muyer negra en España, la protagoniste/auteur veut
conscientiser et conscientise les diasporas africaines, nous invitant à nous
positionner dans le monde en nous frayant un chemin pensé par nous-mêmes :
« Hasta que los leones no tengan sus propios historiadores, las historias de
cacería seguirán glorificando al cazador (Ibid, p. 164)- Jusqu'à ce que les
lions aient leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à
glorifier le chasseur [Notre traduction]) ». La femme noire est noire et a
le cheveu crépu. Certes, la révélation vient du regard de l’autre qui constitue
une sorte de miroir qui renvoie le reflet de celui ou celle qui se présente à
lui. C’est donc l’idée de miroir qui va constituer la grille de lecture qui a
permis l’analyse du présent travail. Le miroir fera appel dans un premier temps
à un rejet de soi-même à cause de la politique assimilationniste des pays
d’accueil, mais ensuite, le miroir va permettre une intériorisation de la
différence et conduira à une prise de conscience des spécificités, et de la
construction de soi. La prise de conscience de l’auteur/ protagoniste du texte
nous conduit vers ce que nous avons appelé l’afro conscience.
Bibliographie
BELA-LOBEDDE, Desirée, Ser mujer negra en España,
Barcelona, Editorial Plan B., 2018.
CESAIRE, Aimé, Nègre je suis nègre, je resterai,
Paris, Albin Michel, 2005.
DOUXAMI, Christine, «Le corps noir brésilien et son
auto-représentation dans le théâtre militant : exotisme ou
auto-affirmation ?», in Représentation du corps noir en Occident, Conférence, Paris, 2013, 17
janvier.
GLISSANT, Edouard, Métissage, créolisation, latinité. Rio de Janeiro, Académie de la latinité, 2001.
GRUZINSKI, Serge, La pensée métisse. Paris, Editions Fayard, 1999.
IINONGO – VI- MAKOME, Población negra en Europa,
Segunda generación nacionales de ninguna nación, Donostia-San Sebastián,
Tercera prensa-Hurgaren Prentsa S.L., colección GAKOA, 2002.
MBEMBE, Achille, Critique de la raison nègre,
Paris, La Découverte, 2013.
Https://efeminista.com/bela-lobedde-busca-terminar-con-los-estereotipos- en- minorias-historias-de-desigualdad-y- valentia, consulté
le 08/05/2022.
TONDA, Joseph, “ Le miroir et l’auto : les impasses
de l’auto représentation et de l’autolegitimation », in Autoconstruction
du moi. Autorépresentations et Autolégitimations, actes du colloque
international dirigés par Ovono Ebè Mathurin, Ondo Placide et Dissy Dissy
Romuald, de Libreville, 23-24 mai, Madrid, Vive Libro, 2019, pp. 9-20.
[1] Https://efeminista.com/bela-lobedde-busca-terminar-con-los-estereotipos- en- minorias-historias-de-desigualdad-y-
valentia, fuente consultada, el 08/05/2022.
[2] Tangled est la version originale ; c’est un film de Disney qui raconte
l'histoire de la princesse Raiponce qui, comme vous vous en souvenez peut-être,
vivait enfermée dans une tour et avait les cheveux interminablement longs.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire