jeudi 11 décembre 2025

De la langue espagnole et de la langue française. La traduction de la catégorie «nègre» et ses enjeux historique et mémoriel dans La Caraibe

 

De la langue espagnole et de  la langue française. La traduction  de la catégorie «nègre» et ses enjeux historique et mémoriel dans La Caraibe

Nom et Prénom : OYANE MEGNIER Elisabeth

Grade : Maitre de Conférences (CAMES)

Etablissement de rattachement : Département d’Etudes Ibériques et Latinoaméricaines, Université Omar Bongo

Centre de Recherche Afrohispanique

Ville, pays : Libreville-Gabon

elisabethoyane@gmail.com

 

Résumé

B. S Diagne écrit que faire l’éloge de la traduction, "la langue des langues", c’est célébrer le pluriel de celles-ci et leur égalité ; car traduire, c’est donner dans une langue hospitalité à ce qui a été pensé dans une autre, c’est créer de la réciprocité, de la rencontre, c’est faire humanité ensemble, c’est en quelque sorte imaginer une Babel heureuse. 

La présente contribution veut rappeler le débat de la traduction de la langue espagnole et de la langue française de la catégorie Nègre.  Quelles instances vont-elles intervenir dans l’expérience ou les expériences nègres, depuis la traite négrière jusqu’à ce qu’il prenne la responsabilité de lui-même ? La traduction, nous commente  B S iagne, peut aussi être source de dialogue, d’échanges, de métissage, y compris dans des situations d’asymétrie, propres notamment à l’espace colonial. Dans les contextes historique et mémoriel de la traite négrière et des esclavages dans l’espace caribéen, le concept negro porte une assignation bien déterminée et est sans équivoque. Au moment de traduire la catégorie noire en langue française, les acteurs de la recherche se montrent hésitants, confus. Dans certains travaux, l’on peut lire noir et dans d’autres nègre pour traduire le seul mot espagnol negro. Aussi, par une approche dialectique, nous voulons analyser les conditions et les enjeux historique et mémoriel qui créent cette réalité, disons plutôt ces réalités.

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Mots clés : Identités, Nègre, Langue, Traduction, Histoire

 

 S.  Bachir.  Diagne writes that praising translation “the language of languages” means celebrating the plural of them and their equality; because to translate is to give hospitality in one language to what has been thought in another, it is to create reciprocity, encounter, it is to create humanity together, it is in some way to imagine a happy Babel

  This contribution aims to recall the debate on the translation of the Spanish language and the French language of the Negro category.  What instances will they intervene in the Negro experience or experiences, from the slave trade until he takes responsibility for himself? Translation, S.  B. Diagne comments to us, can also be a source of dialogue, exchange, and cross-breeding, including in situations of asymmetry, particularly specific to the colonial space. In the historical and memorial contexts of the slave trade and slavery in the Caribbean, the concept negro carries a the concept negro carries a very specific assignment and is unequivocal. When translating the black category into French, research actors appear hesitant and confused. In some works, we can read noir and in others nègre to translate the single Spanish word negro. Also, through a dialectical approach, we want to analyze the conditions and the historical and memorial issues which create this reality.

 

Keywords: Identities, Negro, Language, Translation, History

 

Introduction[1]

S. B. Diagne, philosophe sénégalais,  écrit que faire l’éloge de la traduction, "la langue des langues", c’est célébrer le pluriel de celles-ci et leur égalité ; car traduire, c’est donner dans une langue hospitalité à ce qui a été pensé dans une autre, c’est créer de la réciprocité, de la rencontre, c’est faire humanité ensemble, c’est en quelque sorte imaginer une Babel heureuse.

Le présent article vient ainsi placer le débat sur les conditions de la traduction de la catégorie noire dans la langue espagnole et du passage de cette dernière dans la langue française. La dite traduction, qui comme nous le commente le philosophe sénégalais, peut aussi être source de dialogue, d’échanges, de métissage, y compris dans des situations d’asymétrie, propres notamment à l’espace colonial. Dans les contextes historique et mémoriel de la traite négrière et des esclavages dans l’espace hispanoaméricain et caribéen, le concept negro porte une assignation sans équivoque. Aussi, par une approche dialectique, nous voulons analyser les enjeux historique et mémoriel qui créent et traduisent ces réalités.

Trois grandes parties vont constituer la présente étude :

1. Nègre dans l’espace caribéen hispanophone: histoire et mémoire.

2. La catégorie nègre dans l’espace francophone.

3. La catégorie nègre et ses enjeux historique et mémoriel.

1.1 Nègre dans l’espace caribéen hispanophone: histoire et mémoire.

 

1. Nègre dans l’espace caribéen hispanophone: histoire et mémoire.

Le paradigme catégorie nègre semble supposer une mise à part, une assignation et/ou un enclos pour reprendre la pensée de l’historien Camerounais Achille Mbembe (2000). En effet, le contexte de la mise en esclavage des nègres et de leur traite est bien le résultat des constructions raciales et racialisantes sur les inégalités raciales dont Joseph- Arthur Compte de Gobineau (1816-1882, diplomate et écrivain français) sera le messager au travers de son texte Essai sur l’inégalité des races humaines, publié en 1853, puis réédite en 1855.

Parlant de la race nègre dans la classification que Le Compte de Gobineau établit, l’on peut lire ce qui suit :

«La variété mélanienne [à pigment de peau foncé] est la plus humble et gît au bas de l'échelle. Le caractère d'animalité empreint dans la forme de son bassin lui impose sa destinée, dès l'instant de la conception. Elle ne sortira jamais du cercle intellectuel le plus restreint. Ce n'est cependant pas une brute pure et simple, que ce nègre à front étroit et fuyant, qui porte, dans la partie moyenne de son crâne, les indices de certaines énergies grossièrement puissantes. Si ces facultés pensantes sont médiocres ou même nulles, il possède dans le désir, et par suite dans la volonté, une intensité souvent terrible. Plusieurs de ses sens sont développés avec une vigueur inconnue aux deux autres races : le goût et l'odorat principalement. il tient également peu à sa vie et à celle d'autrui ; il tue volontiers pour tuer, et cette machine humaine, si facile à émouvoir, est, devant la souffrance, ou d'une lâcheté qui se réfugie volontiers dans la mort, ou d'une impassibilité monstrueuse ». (1855, op. t. I p. 133.).

 

1.1. Synopsis historique de l’esclavage transatlantique

 

 La loi du plus fort a prévalu dès leur naissance et pour cette raison les hommes se sont affrontés, pour établir la différence de pouvoir des uns sur les autres. C’est avec la «découverte» du Nouveau Monde qu'il est devenu nécessaire de faire respecter cette loi, l'Afrique étant le point d'attraction. Il faut se rappeler que des tribus entières ont été transportées dans des navires vers le Nouveau Monde, des régions presque entières ont également été victimes de cet outrage, qui a abouti à la caravane d'esclaves qui a traversé de vastes étendues de jungle. Un nombre incalculable de Nègres se retrouvaient sur les terres américaines en tant qu'esclaves travaillant dans les champs et/ou dans les Haciendas.

«La traite et l'esclavage des Nègres redéfinissent peu à peu les relations interraciales et cela semble constituer le point de départ de la mondialisation. La condition du Nègre est née de la manière dont les Européens construisent des idéologies plus sombres dans le but d’asservir les premiers et, surtout, de justifier leurs propres actions : la notion de Race comme construction sociale, la hiérarchisation et la classification desdites races » (1853, p.133 Hegel, Gobineau).

 

1.2. De  la traite et de l’esclavage dans la Caraïbe

 

La traite négrière et l’esclavage des Noirs africains furent les faits historiques qui devaient définitivement contribuer à établir des distinctions dans le genre humain selon des modalités morphologiques, climatiques, morales, intellectuelles et culturelles. La découverte et la conquête du monde, entreprises par les Européens au sortir du Moyen-Age leur conféraient déjà un sentiment de supériorité et aussi un droit de domination sur le monde mécréant. Le monde mécréant en question est constitué de noirs, et comme l’affirme Hegel, le Noir est inconscient de son Être, c’est un homme dans son immédiateté, un homme brut au premier stade de l’évolution ( De Gobineau, op cit 1853, p.133).

Dans l’ensemble, nous trouvons en Afrique, ce qu’on a appelé en effet l’état d’innocence, l’unité de l’homme avec Dieu et avec la nature. On parle de l’état d’inconscience de soi. Ce premier état naturel est un état animal. Pour tout le temps qu’il nous est donné d’observer l’homme africain, nous le voyons dans un état de sauvagerie et de barbarie, et aujourd’hui encore il est resté comme tel. C’est précisément pour cette raison  que nous ne pouvons vraiment  nous identifier à sa nature de la même façon que nous ne pouvons-nous identifier à celle d’un chien.

Il ne s’agit pas ici de convoquer l’ensemble de l’historiographie des esclavages dans  La Caraïbe, mais d’analyser la construction del negro qui va entrainer la déshumanisation de ce dernier, jusqu’au reniement ontologique  de son être et de l’ensemble de ses modes d’identification et de reconnaissance.

L'esclavage du noir en Amérique se manifestait dans son essence économique, de même que dans la plupart des territoires où ce sous-système économique était implanté et avait une importance pertinente.

«L’esclavage affecte l’identité par définition. Parler de l’esclavage revient à procéder à la déshumanisation accélérée du Noir. En fait, l’objectif principal de ce mode de production en Amérique était d’extraire de l’énergie de la main-d’œuvre noire soumise pour créer de la richesse matérielle. De ce fait l'homme noir est devenu esclave, du pétrole, du charbon» («Etnología y folklore» revista num 7, 1969, 44).[2]

 

Dans un autre registre de désignation, le romancier martiniquais E. Glissant écrira ce qui suit :

Mais revenons au captif, au razzié, celui qu’on enchaine et qu’on transborde. Pour lui, tout change. Il était homme, le voilà «Negro». Dans le cas de la traite, tout est bouleversé : l’humain change d’objet et donc de destin possible. Le rapt, la captivité, le transbord et l’univers de la plantation transforment ce captif en hybride entre la chose, l’animal et l’homme. Cet objet qui n’a ni peut avoir de définition propre, qui n’autorise ni la pensée réfléchie ni l’identification, ne porte que le nom de sa relation, à savoir negro. L’étant negro n’a pas d’être, il n’a qu’une histoire (Jacques Coursil, «La catégorie de la relation» Poétiques de E. Glissant, 1998).

. Dans un contexte de domination  coloniale, l’acte de nommer est une violence symbolique car il présuppose toujours déjà, ou en même temps, un autre acte, celui qui consiste à dénommer, à débaptiser (V. Lavou Zoungbo, 2004 : 62).

La catégorie noire, également vue comme une catégorie de relation, stigmatisante, est une invention de l’Occident, d’une sociologie de domination coloniale. L’Occident établit ainsi une rupture dans l’ordre généalogique car le nom dorénavant porté par l’esclave ne remonte plus vers un antécédent mais il renvoie, tour à tour, à la marque du négrier inscrite sur le corps même du bétail-nègre dès le départ de l’Afrique, à la plantation, au nom du maitre. L’une des scènes les plus éprouvantes du film de Alex Haley, Racines, concerne justement le moment où l’esclave bossal Kunta Kinté est contraint, à coups de châtiment  corporel, d’accepter un nouveau nom. E. Glissant souligne qu’il y a différence entre le déplacement par exil ou dispersion d’un peuple qui se continue ailleurs et le transbord, la traite, d’une population qui ailleurs se change en autre chose, en une nouvelle donnée du monde. D’avoir à se changer en une inédite proportion contraint cette population transbordée à désacraliser ce qui, dans l’ancien ordre des choses, était le permanent, le rituel, la vérité de son être (1992 ; 41).

Héritiers des stéréotypes moyenâgeux et des postulats racistes qui présentent le Noir comme un bâtard, les Occidentaux vont reproduire dans des républiques nouvellement constitués, les schémas de Domination, de Colonialité du Pouvoir. Dans ces républiques naissantes, la notion d’Etat nation rime avec homogénéisation de la culture nationale ; et pour ce faire, des théories culturelles, censées décrire les influences et conséquences socioculturelles des groupes ethniques mis en relation sont élaborées.

 

 2. Le nègre dans l’espace francophone

 

Le XXème siècle marque un tournant dans la prise en compte de la mise en relation des cultures et des hommes. Il s’agit, pour les institutions internationales, en l’occurrence l’ONU, et les états membres, d’éradiquer les conséquences qu’engendrent l’histoire de la traite négrière et la mise en esclavage des Africains, pratique d’un autre âge, fantôme des théories racistes, et qui alimentent les discours haineux qui constituent des freins au vivre ensemble et au développement. Aussi, dans la première moitié du XX e siècle, Negro va se traduire par Nègre, de prime abord comme antonymie du Blanc. Elle indique une couleur de peau (noire) et fait référence à un continent originel, l’Afrique. La référence à l’Afrique va donc rappeler toute l’histoire/expérience dramatique de la traite négrière et de la mise en esclavage des Africains.

 

2. 1. Négritude et afrokonscience: les voies de l’identité nègre

 

Il est important de comprendre l’intérêt du néologisme «afrokonscience (E. Oyane Megnier)». Les diasporas africaines commencent à intérioriser leurs différences face à Autrui, et surtout leurs spécificités. Cette attitude est devenue une recommandation essentielle en laissant de côté le comportement  décrié par Inongo- vi-Makomè, un écrivain camerounais, qui a émigré en Espagne : «Celui qui observe les enfants et les jeunes noirs en Espagne se rendra vite compte, sauf quelques exceptions, qu’ils ont honte de leur race et de ce qu’ils sont, [La traduction nous incombe]». « quién observe a los niños y jvenes negros en España, se dará cuenta inmediatamente de que, salvo algunas excepciones, se avergüenzan de su raza y de lo que son» [3]Une histoire qui, à chaque génération, refait surface, et dont les diasporas se doivent de déconstruire. Il se construit un processus par lequel le nègre devient le sujet de sa propre histoire qu’il fait passer de la mémoire de la défaite à celle de la victoire. Reprenant le procédé de Fanon qui fait le procès du colonisé, A. Mbembe invite à son tour le nègre à révéler son visage, à dire son nom, sa signature, en prenant la responsabilité de lui-même. Cet impératif du nègre, produit d’une formation hybride qui nait aux lendemains de la colonisation et révèle des traits de plusieurs époques qui s’enchevêtrent et s’entrechoquent.

Être nègre s’octroie le caractère d’une prise de conscience de sa différence, de sa spécificité, dans un monde qui n’est pas le sien. Et dans ce monde qui l’isole, qui le met à la marge, dans l’ombre en jetant un voile sur lui, le nègre doit réfléchir sur des voies et moyens qui lui permettent de ne pas s’isoler davantage, mais de revendiquer une société où être noir est possible sans qu’aucun identifiant négatif y soit associé (Césaire ; 2005, 97).

Être nègre, c’est construire une communauté de destin avec tous les descendants d’Afrique (Diasporas) partout où ils se trouvent, donnant ainsi une dimension transnationale au monde noir. Ce qui va permettre des échanges, des contacts et donc une « « solidarité horizontale ».

De par le rappel de ces quelques définitions sus-citées, l’objectif est donc de mettre en exergue le parcours du nègre dans la postcolonie. Comment le nègre se construit il et traduit-il son être face aux autres groupes ethniques qui partagent son espace-temps ?

La colonisation a conduit les pays soumis à se connaitre d’abord dans le discours du colonisateur. C’est dire que les colonisés se redéfinissent face aux modèles dominants.   Dans la relation qui s’établit entre les groupes ethniques ou entre sociétés diverses, qui partagent le même espace, l’identité se développe à partir d’une relation et d’une confrontation avec les autres. La négritude nait dans ce contexte car pour les nègres, il s’agit de la recherche d’une identité par le rassemblement des éléments épars d’une mémoire collective (1997, p. 44). Nègre constitue une identité ethnique qui indique un retour à une identité de fond biologique, racial qui se complète par le retour aux éléments culturels liés à cette réalité biologique. L’historien burkinabé J. Ki-Zerbo abondera dans le même sens en disant qu’on connait bien un peuple, comme un individu, que si cette connaissance a une certaine profondeur historique (1972).

 

2.2. Dynamisme de la notion d’identité

 

Le concept d’identité dite nègre semble bien plus complexe si l’on considère sa trajectoire historique, ses batailles à partir du regard de l’autre et ses mémoires pour se re-later. Sans nous étaler sur les acceptions de la notion d’identité, nous pouvons retenir que l’identité est avant tout un ensemble de caractéristiques qui permettent de définir précisément un objet. L’identité n’est pas un donné, elle n’est pas non plus une essence. Elle ne relève pas du ciel de l’innéité platonicienne. Elle est une création continuée, un être en devenir ; elle est une disposition, une propension. Dans le sens où la vie humaine est un gérondif, où l’on devient ce que l’on est, l’identité s’exprime non pas à la manière d’un en-soi, mais sur le mode d’une situation d’être en relation avec un lieu et un temps, fondements de l’Etre collectif (R. Rodríguez, 1997, pp 11-12).

L’identité est tout simplement un moyen de tri et d’étiquetage. Une société ou un groupe d’individus peuvent être considérés comme un groupe ethnique lorsque cette société ou groupe entre en contact avec d’autres. Pour bien comprendre le dynamisme de la notion d’identité, nous convoquons E. GLISSANT qui théorise avant tout sur les éléments qui caractérisent ladite identité. E. Glissant  met de côté l’infinitif «être» pour insister sur le participe présent «étant» car pour lui, l’utilisation du participe présent dit la relation, le non-accomplissement, le changement permanent (E. GLISSANT, 1990 : 72-73).

C’est en 1994 que l’Unesco, institution des Nations Unies pour l’édification de la paix et le dialogue interculturel lance le projet « La Route de l’esclave », et chaque Etat  membre  se doit de l’approprier  L’on observe un nouveau départ, du moins dans des discours politiques et des projets scientifiques, dans la prise en compte de l’Autre, et dans la redéfinition de l’articulation des cultures mises ensemble. De nouvelles mesures semblent être prises pour un mieux vivre ensemble dans des regroupements pluriethniques du XXè siècle. Les procédés de l’identification  et de la projection permettant de comprendre les faits de groupes ethniques et de cultures par lesquels les colonisés se redéfinissent face aux modèles dominants.

Nous revenons sur l’identité-relation postulée par E. Glissant pour voir les contours de la relation(1990, p.23) :

«Toute identité s’étend dans un rapport à l’Autre.»

«L’identité-Relation

_est liée, non pas à une création du monde, mais au vécu conscient et contradictoire des contacts de cultures ;

_est donnée dans la trame chaotique de la Relation et non pas dans la violence cachée de la filiation :

_ne conçoit aucune légitimité comme garante de son droit, mais circule dans une étendu nouvelle ;

_ne se représente pas une terre comme un territoire, d’où on projette vers d’autres territoires, mais comme un lieu où on «donne-avec» en place de «comprendre»

L’identité-Relation exulte la pensée de l’errance et de la totalité.

En définitive, E. Glissant, par le biais de l’identité- Relation s’éloigne des définitions traditionnelles de la notion d’identité. Les identités sont mouvantes, non stables. Ce qui fait la particularité de Glissant est qu’il ne se contente pas de l’être ; il prend également en compte toutes les mutations mutuelles que le jeu de relations génère.

Etre nègre (négritude) au XX ème siècle semble indiquer un contexte multi-situé. La notion nègre va évoluer en invitant d’autres instances, d’autres expériences ; elle cesse d’être ethnique pour se constituer en une communauté d’oppression subie, une communauté d’exclusion imposée, une communauté de discrimination :

« Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serais un homme-juif, un homme-cafre, un homme-hindou-de-Calcutta, un homme-de-Harlem-qui—ne-vote-pas. L’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer… » (Césaire : p. 57).

Être nègre au XXème siècle, c’est reconnaitre la singularité d’une identité qui tienne compte des déplacements, des circulations, des dispersions, et surtout « être capable d’une sortie de soi » qui entraine une mise en relation avec d’autres (A. Mbembe ; op. 2013).

 

3. Assignation nègre et ses enjeux historique et mémoriel

 

Dans une contextualisation qui met en lien les savoirs et pratiques africaines et les nouvelles épistémologies ou méthodes de recherche scientifique, comment penser le Nègre et son imaginaire?

 

3.1. La traite négrière dans le processus historique de la colonisation

 

L’Afrique est un élément de référence par beaucoup d’acteurs de la recherche lorsque ces derniers font référence à l’Afrique et ses diasporas ; dans l’histoire de la traite des Africains rendus esclaves et dans la mémoire collective qu’ils vont construire pendant les moments d’errance (E. Glissant). Parce que les retours aux sources comme moyen de ne pas s’écarter des idéaux  de culture africaine, antillaise sera en même temps retour à une identité de fond biologique (T. M de Lourdes op. cit. p. 36).

La colonisation est un moment de grandes violences. Tout comme l’Afrique, la colonisation est un élément majeur et présent dans la pensée critique des intellectuels d’origine africaine. La raison repose sur les drames qu’elle génère et continue de générer. La colonisation est la puissance du faux ; elle  exige des colonisés qu’ils changent leurs raisons de vivre et qu’ils changent de raison (A. Mbembe). Les critiques de la colonisation sont persistantes et fondamentales dans la redéfinition des paysages pluriethniques. Dans cet ordre d’idées, A. Césaire commentera que la colonisation a conduit à la destruction des structures symboliques des populations concernées, « Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaire possibilités supprimées (2004, p. 23).

 

3.2. La période des révoltes

 

Dès le premier moment de sa capture en terre africaine (Glissant parle de razzias), le Nègre s’est battu en mettant au point des stratégies pour recouvrer sa liberté, ou du moins fuir les chaines de l’esclavage, pour recouvrer sa liberté. D’où l’apparition du «nègre cimarrón», se réfugiant dans les forêts de Cuba, pour ne prendre que cet exemple. Tout au long des siècles qui ont marqué les traites négrières et l’esclavage transatlantique, l’histoire nous apprend que les esclaves nègres sont passés par différentes phases d’insurrections. L’insurection était et demeure un des moyens de libération pour un peuple, une communauté qui veut se rendre libre. La première grande insurrection que l’histoire aura retenue est celle d’Haïti, plus connue sous le vocable « La révolution d’Haïti ». En effet, en 1840, Haïti devient la première république dite noire libre du monde, succédant à la colonie française. Dans le même ordre d’idées, nous pouvons faire mention de la négritude, un mouvement qui met, dans un premier temps, le Nègre antillais au centre des discours, et qui va ensuite prendre en compte tous les colonisés jusqu’à devenir un mouvement transcontinental : L’Afrique, l’Europe, l’Amérique. Bien plus tard vont s’ajouter l’Indochine et Madagascar. Car, comme disait A. Césaire, la négritude n’est pas un moment dialectique appelé à disparaître, c’est une prise de conscience intime qui est la condition d’un sentiment d’appartenance à l’humanité entière. La négritude est en perpétuel mouvement pour répondre à chacun des problèmes que connait le peuple opprimé, à un moment donné de l’Histoire. Mais pour donner vigueur à ce mouvement, à cette « arme miraculeuse », A. Césaire, comme ses prédécesseurs, commande de se tourner vers l’Afrique qui fut la source d’une diaspora éclatée à travers le monde, afin de trouver un début de réponse. Le retour vers l’Afrique, précisera A. Césaire, n’est pas un retour vers « le primitif » comme l’ont indiqué les critiques de la négritude, « mais simplement une reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait par notre histoire et notre culture (2005, p.12) ».

La négritude, c’était un souvenir, c’était une mémoire, c’était une fidélité, et c’était la haine de l’injustice, la haine de l’oppression et l’aspiration à la liberté et à l’épanouissement de l’homme. C’est cela l’humanisme. C’est passer du cas particulier au cas général (Aimé Césaire, CD Wikipédia, mai 2013).

La postcolonialité n’indique pas l’après de l’indépendance nationale, mais veut interroger la problématique anti-coloniale telle qu’elle a été formulée dans les années 1960. Elle interroge donc toutes les formes d’exclusion produites par la situation coloniale et le moment national, qui ne sont pas conçus comme des moments clos sur des territoires aux frontières rigides, mais comme des lieux et des temporalités en interaction avec d’autres lieux et d’autres temporalités. La postcolonialité analyse les nouvelles formes de brutalité et de violence à l’œuvre dans la nouvelle étape de globalisation et propose des pratiques de solidarité avec les groupes et les peuples soumis à ces violences. La postcolonialité ou études postcoloniales, cherche à comprendre comment, dans des moments de transition brutale et accélérée, les individus développent des formes de recours et de solidarité afin de garder un tant soit peu l’idée d’une maitrise sur le monde qui les entoure (2005).

Le mouvement des études postcoloniales apparait dans les années 1980, d’abord dans les universités américaines avant de se diffuser un peu partout dans le monde après avoir constaté dans des pays anciennement colonisés par l’Europe que les indépendances n’ouvrent pas à la mise en place des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les études postcoloniales qui tentent de traiter les problématiques en lien avec la question coloniale (Bill Ashcroft, 1995) s’inspirent des intellectuels liés aux mouvements de la décolonisation, en tête desquels Frantz Fanon, et se sont fixés comme objectif de dévoiler les liens sciences et pouvoir colonial. Edward Said en est un des précurseurs.

 

Discussion des résultats et conclusion

«De la langue espagnole et de la langue française. La traduction de la catégorie nègre et ses enjeux historique et mémoriel dans La Caraïbe» est la présente analyse qui nous permet de noter les différents contours dans le passage d’une langue (espagnole) à une autre (française). Pour ce faire, le présent article nous a permis de revisiter les expériences, la construction du Negro à partir des idéologies et théories racistes, donc des préjugés. Parler de negro dans la Caraïbe est péjoratif. Le terme fait appel à l’histoire et à la mémoire de ceux qui étaient jadis Africains, ayant une identité reconnue, mais qui sont devenus des animaux, des sous hommes. Á mesure que le temps passe et malgré les indépendances, l’histoire de l’esclavage et de la traite continuent d’être un poids pour ces derniers qui sont obligés de négocier leur identité.

Avec l’avènement des républiques supposées marquer une rupture avec les discours hégémoniques sur les races, force est de constater que les fantômes des siècles derniers, le racisme, la marginalisation et l’invisibilisation sont des fléaux encore présents dans les républiques naissantes. Malgré cette situation et pour faire évoluer les mentalités, les intellectuels africains vont se saisir de leur histoire et de leur mémoire pour les retourner à leur avantage. La négritude qui est un mouvement né de la prise de conscience d’être nègre, noir ou africain se transforme en un sursaut d’orgueil. Dans notre développement, nous avons, à cet effet utiliser le néologisme afrokonscience ( E. Oyane Megnier, 2022).

Pour S. B. Diagne, les différentes langues qui caractérisent les peuples de la terre, devraient célébrer leur pluriel, c’est-à-dire leur richesse. Elles devraient se constituer en une réciprocité de la rencontre, faire humanité ensemble. Les langues devraient être la source du métissage dans la relation à l’autre.

Tout au long de l’histoire des traites négrières et des esclavages en Amérique latine, notamment à Cuba, les anthropologues, sociologues et historiens, pour ne citer que ceux-là, ont analysé le phénomène de multilingues, multi ethnies ou encore de multiculturalisme. A Cuba, Fernando Ortiz a conçu le néologisme transculturation ;  avec Glissant et bien d’autres, nous avons vu apparaitre des concepts comme créolité. Se sont ces concepts qui rencontrent des difficultés dans la traduction des réalités socioculturelles ; l’union de deux personnes de culture différentes ne conduit pas automatiquement à l’acceptation, à la reconnaissance, ni à la prise en compte des uns et des autres, le poids de l’histoire aidant. Malgré des avancées dans le vivre ensemble des peuples, des organisations mondiales continuent de se heurter aux discours hégémoniques, et à la verticalisation des langues dominantes et langues dominées. La Caraïbe fait mention de negro, un seul mot, pendant que le francophone le traduit par nègre ou, et noir.

 

 

 

 

Références bibliographiques

 

1.Corpus

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TEODORO Maria de Lourdes, 1999, Modernisme brésilien et Négritude antillaise.

 

2. Articles/Revues

«Etnología y folklore» n 7, La Havana, 1969.

LAVOU Victorien, 2004, «Mots pour nègres, maux de noir, e, s (ed). Perpignan, PUP, Marges, n 25.»

OYANE MEGNIER Elisabeth, 2022, «Du panafricanisme et du consciencisme dans la poétique de la relation de Pierre Claver Zeng», in Flavien Enongoué (dir) dans l’Afrique dans la chanson gabonaise. Paris, Descartes et cie, pp.159-179.

OYANE MEGNIER Elisabeth, 2022, «Racisme, (Auto) représentation et construction de l’identité de l’Afro espagnole dans Ser mujer negra en España (2018) de Désirée Bela-Lobedde» in Mariame Wanely, Rachida Sadouni, Fatoumata Keita, Moussa Sagna (ed) dans Perspectives sur les autobiographies féminines d’Afrique et de la diaspora, Actes du colloque international Dakar, 29-30 mars (FLSH/UCAD II, Sénégal, L’Harmatan. Pp.233-243.

QUIRANO Anibal, 2007, « Race » et colonialité du pouvoir », Mouvements, 2007/3 (n° 51), p. 111-118. DOI : 10.3917/mouv.051.0111. URL : https://www.cairn.info/revue-mouvements-3-page-111.htm.Said,

TONDA Joseph, 2019,  «Le miroir et l’auto : les impasses de l’auto représentation et de l’autolegitimation », in Autoconstruction du moi. Autorépresentations et Autolégitimations, actes du colloque international dirigés par Ovono Ebè Mathurin, Ondo Placide et Dissy Dissy Romuald (ed), de Libreville, 23-24 mai, Madrid, Vive Libro, pp. 9-20. .

 

3. Webographie/Sitographie

LANDE Edgardo, «La colonialidad del saber» - http://bibliotecavirtual.clacso.org.ar/clacso/sur-sur/20100708034410/lander.pdf ),2000.

 

 

 

 

 



[1]La présente contribution reprend pour l’essentiel les réflexions de notre habilitation à diriger de recherches (HDR)

[2] La esclavitud es la anti-identidad por definicion. Quien dice esclavitud de hombre dice despersonalización acelerada. En effecto, el principal objetivo de este modo de producción en América era sacar de la mano de obra negra sojuzgada la energía para crear riquezas materiales. El hombre negro, reducido a la esclavitud, se convirtió en el hombre-carbón, el hombre-petróleo, el hombre-combustible «Etnología y folklore» revista num 7, 1969, 44).

[3] INONGO-VI-Makome, « quién observe a los niños y jόvenes negros en España, se dará cuenta inmediatamente de que, salvo algunas excepciones, se avergüenzan de su raza y de lo que son» i, Población negra en Europa, 2002, p.12.

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